Charles Fourier, fils de commerçant, est né Besançon en 1772. Son premier ouvrage important est publié en 1808 : Théorie des quatre mouvements et des destinées générales. En 1812 un héritage lui permet d'écrire à temps plein. En 1829, il publie son Nouveau Monde industriel et sociétaire. Rien que ces deux titres montrent toute l'influence qu'ont pu avoir sur lui des physiciens et des scientifiques, tel Newton, et des penseurs issus de la Révolution française et de la révolution industrielle, tel Saint Simon.
Rompre avec la pensée bourgeoise des XVIIe et XVIIIe siècles...
Fourier ne partage pas les idées du libéralisme bourgeois, cette idéologie du progrès qui puise sa théorie dans les découvertes en mathématiques et en physique au XVIIe siècle. Une partie de la bourgeoisie du XVIIe se retrouve dans ces découvertes et y voit une base à son individualisme.
De fait la conception philosophique et même physique du monde à l'époque est celle d'un ensemble d'atomes individuels et indépendants, égaux entre eux. Cette conception conduit ainsi Thomas Hobbes à prôner l'empirisme, l'utilitarisme, en fait un certain matérialisme qui, à côté d'aspects franchement réactionnaires de son œuvre, participe de l'idéologie libérale naissante.
D'autres penseurs bourgeois poursuivent dans cette voie, comme l'anglais Jeremy Bentham (1748-1832), qui pense que tout ce qui n'est pas calcul rationnel de l'intérêt personnel est une « sottise pompeuse ». Dans la même lignée, John Locke refuse d'attaquer la propriété privée, car c'est un « droit naturel ». Adam Smith pense lui que c'est le capitalisme qui est « naturel », et que c'est même la seule voie de progrès pour l'humanité.
Fourier s'oppose à toute cette philosophie.
... et avec la Révolution française
Il refuse aussi toute idée de révolution, mais il garde de la Révolution française, comme tous les socialistes dits utopistes, l'égalitarisme, l'esprit révolutionnaire et aussi un certain internationalisme. De plus, Fourier rejoint Saint Simon dans la critique de la Révolution française comme événement plus politique qu'économique et social. Quant aux Lumières, leur influence a aussi été décisive, mais Fourier leur reproche un trop grand penchant à tout passer au crible de la raison. Pour lui, cette révolution a échoué car elle s'est attaquée au problème social sans poser comme élément central la question des passions.
Pour sa part, il veut, au contraire de la Révolution française, ajouter un élément affectif, au-delà du rationnel. Et c'est ainsi qu'il place l'amour comme élément central de son analyse. Il s'agit de tenter de penser la nature, l'histoire et tout le réel comme un tout, de faire une sorte de synthèse, et d'y inclure les sentiments, y compris les plus intimes. Il s'agit pour Fourier de créer une science nouvelle, de la propager et de réaliser ensuite la société issue de cette science. C'est l'objet de son travail intitulé Théorie de l'Unité universelle, qui d'ailleurs est resté inachevé. On estime que Fourier n'en a écrit qu'un quart.
Une vision très large de l'humanité... mais fausse
Pour Fourier, l'humanité en est rendue au cinquième stade de son histoire. Elle a connu successivement l'Eden, la Sauvagerie, le Patriarcat, la Barbarie (qui correspond au début du capitalisme). L'époque contemporaine est celle de la Civilisation, c'est-à-dire du capitalisme en plein essor. L'étape suivante sera celle de l'Harmonie, encore appelée Ordre sociétaire ou Ordre combiné. Il prévoit que cette période durera 35 000 ans. Les humains y vivront jusqu'à l'âge de 144 ans. Avec l'évolution, un cinquième membre poussera sur les êtres humains, qui les rendra aptes à résister à l'environnement. D'ailleurs le climat sera tempéré.
La place centrale des sentiments
Fourier aspire à une « morale civilisée » qui ferait la fusion entre l'amour et la politique. Et cet amour ne devra pas être « fleuri » ni fondé sur l'éloquence, pourtant très à la mode en France à l'époque. L'humanité, écrit-il, est restée trop longtemps dans les « ténèbres philosophiques et les horreurs civilisées ». Il faut repartir à zéro, avec pour base les passions. Loin des « beaux esprits civilisés » et de leur « crasse ignorance », Charles Fourier prétend se lancer dans une nouvelle exploration, pour arriver à la « vérité en amours ».
Son but est de comprendre les passions, les classifier pour finalement dompter les sentiments d'amour. On va donc classifier les sentiments comme on a classifié les végétaux d'Amérique.
La « civilisation » entrave l'amour du fait des moralistes qui lui préfèrent la fidélité. Et le modèle de cette escroquerie sur les sentiments, c'est la critique du « céladonisme », selon le nom de Céladon, berger qui aimait d'amour platonique Astrée, sentiment présenté comme une niaiserie par les tenants de la « Civilisation ». L'amour sentimental est condamné comme niaiserie, mais c'est surtout, explique Fourier, pour interdire aux jeunes femmes non mariées d'avoir des sentiments amoureux ou, ce qui revient au même, pour dénigrer de tels sentiments. Pour les tenants de la « civilisation », les sentiments d'une femme non mariée n'ont aucun intérêt car sont sans rapport avec son futur mariage.
Mais en même temps dans la société « civilisée », on se sert du « céladonisme » pour cacher les désirs physiques. « Si l'on choisit vingt femmes bien sentimentales en jargon et pourvues chacune d'un seul amant [...] si l'on fait à leurs vingt amants l'opération que subit Abélard [la castration]vous verrez dix-neuf de ces belles tourner casaques aux beaux sentiments et convoler à d'autres amours. » Et si une femme dit à l'homme qu'elle aime : « Je vous préfère à tout autre pour le lien sentimental, mon vœu ne sera qu'à vous seul, mais j'aime tel jeune homme pour le plaisir sensuel, son approche me trouble, irrite mes sens, je lui ai donné rendez-vous et lui accorderai dès ce soir mes faveurs ; au reste, je vous conserverai la plus noble part de mes affections, le pur sentiment », on imagine aisément la réponse furieuse de l'interlocuteur...
Fourier veut ainsi faire la démonstration que, dans la société contemporaine, le sentiment est de peu de poids ; il est attaqué par l'opinion, l'État et la religion. Tous ne cherchent que la procréation, comme le signifie le précepte « croissez et multipliez ».
Fourier se donne donc pour mission d'étudier ces sentiments, et de le faire en scientifique loin de toute « niaiserie » et il faut avouer qu'il s'équipe de toute une terminologie aujourd'hui inaccessible, et d'ailleurs déjà inaccessible pour les lecteurs de l'époque. Fourier est passionné par les mots, et il finit par écrire des textes qu'il est le seul à comprendre.
Un jargon extraordinaire
Plongeons-nous un peu dans sa terminologie fantaisiste et son système de pensée. Fourier commence son Nouveau Monde industriel et sociétaire par analyser ce qui relève de l'impulsion hors de toute réflexion. Cette impulsion, il la nomme « attraction passionnée ». Fourier écrit qu'il s'agit d'une chose inédite, inconnue des Grecs, des Romains, et de tous les penseurs depuis 25 siècles. Ni Montesquieu, ni Rousseau, Voltaire ou Bernardin de Saint Pierre n'ont perçu cette réalité essentielle.
Cette attraction hors de tout raisonnement cherche trois buts. Il y a d'abord le luxe et le plaisir des sens. Il y a aussi la recherche affectueuse dans des groupes, comme dans un groupe musical. Enfin il y a la pulsion vers l'unité universelle qui provient de la mécanique des passions.
Cette mécanique est ensuite analysée et décomposée. On distingue le « jeu interne » des passions du « jeu externe ». Tout ce mécanisme est dominé par un total de douze passions, dont les noms sont par exemple : 10e passion, « la Cabaliste, intrigante, dissidente », le 11e, dite « La Papillonne, alternante, contrastante » ou encore la 12e, dite « la Composite, exaltante, engrenante ».
Ces passions 10, 11 et 12 sont appelées « passions mécanisantes » car elles permettent le côté compact du groupe, la diversité et le côté parcellaire des activités.
Les douze passions « gouvernent le jeu des séries passionnées ». Elles ont un but, l'« unitéisme ». On dit des séries qu'elles sont « passionnées » parce qu'elles sont réunies par identité. La série passionnée doit être savamment construite aussi par des désaccords. Les séries doivent aboutir à l'harmonie sociale fondée sur l'émulation, la justice, la vérité, l'accord direct, l'accord indirect (« ou absorption des antipathies individuelles ») et l'unité d'action. Fourier prétend donc aboutir à trouver le code qui permet l'harmonie sociale. Toutes les passions finissent par être coordonnées par « séries de groupes contrastés ».
Le rejet de la société capitaliste, porteuse de violence
Conscient du malheur des gens, en particulier dans les milieux pauvres, Fourier pense qu'il faut repartir à zéro. Il ne pense pas que ce sont les bases de la société capitaliste qui peuvent permettre d'élaborer un avenir pour tous les humains. Fourier préfère élaborer des textes qui tournent le dos à la violence de la société.
Car la société de ces premières décennies du XIXe siècle est particulièrement dure et oppressante. La vie y est sous le signe de l'insécurité, pour prendre un mot à la mode deux siècles plus tard. À Paris, la violence des rues est impressionnante. Dans un rapport de police, on lit par exemple : « Les crimes ont paru se multiplier... Il en est résulté une véritable terreur parmi les habitants de la capitale. ». Ailleurs on lit, des articles sur « les attaques audacieuses qui ont épouvanté la capitale », ou sur le fait qu'« on n'entend plus parler depuis un mois que de guet-apens, de vols audacieux. » Tel journal dénonce les « mendiants qui poursuivent les passants dans les rues, assiègent les portes des églises, pénètrent dans les habitations, rançonnent les marchands. » Dans un rapport en 1831, le préfet note que « le nombre de mendiants augmente chaque jour ; on ne saurait les enfermer tous si on voulait les arrêter ; l'on se plaint de leur importunité. »
Cette violence de la société, Fourier la voit bien, et il la met en relation avec le capitalisme naissant : « Les manufactures prospèrent en raison de l'appauvrissement de l'ouvrier. »
Il faut donc changer la société, la refonder sur des bases nouvelles. C'est le projet des phalanstères.
Le système des phalanstères
Les phalanstères composent plusieurs phalanges, qui toutes réunies en une fédération mondiale donnent l'Harmonie. Cette société parfaite est le produit d'un calcul mathématique, et non pas de la lutte des classes. Dans chaque phalanstère, il ne peut y avoir qu'un nombre fixe et limité d'habitants, à savoir 1600, avec un savant équilibre des passions, de manière à pouvoir arriver à une société « chimiquement » parfaite.
Les douze types de passions différentes et leur combinaison mathématique donnent la base du phalanstère. Ce nouveau système est donc fondé sur les sentiments.
Fourier imagine une société où le travail peut être agréable et adapté à chaque individu. Tout est réglé au préalable, jusqu'à la façon de s'habiller. La polygamie est étendue à tous, l'orgie est organisée. Tout cela pour aboutir à un renouveau du céladonisme, nouvelle variété de chasteté.
Ce système de pensée est approuvé par de nombreux réformateurs, mais aussi par des petits artisans qui trouvent chez Fourier un intérêt pour l'individu, qu'ils ne trouvaient d'ailleurs pas chez Saint Simon.
Le premier phalanstère est fondé par Nicolas Ledoux à Condé-sur-Vesgne, non loin de Rambouillet (Seine-et-Oise), en 1832. C'est un échec.
L'influence du mutualisme
Les idées de Fourier sont sans doute très novatrices, mais elles sont aussi proches des idées mutualistes, qui précisément cherchent à rendre la société meilleure en misant sur le collectif. Par exemple, à l'époque de Fourier l'éducation des enfants est le produit des efforts des travailleurs eux-mêmes et non de l'État.
Ce n'est qu'en 1833 que la loi Guizot, sous la monarchie constitutionnelle, impose à chaque commune d'ouvrir une école. D'ailleurs l'école reste interdite aux filles, et pour les garçons, elle n'est ni obligatoire ni gratuite. Dans ces conditions, si en 1836, 65 % des conscrits savent lire et écrire c'est dû au rôle des militants ouvriers, socialistes et anarchistes, qui transmettent leurs savoirs à leurs camarades, leurs parents, aux familles, et aux enfants. C'est encore dû à l'enseignement mutualisé, lointain descendant de l'apprentissage corporatif du Moyen Age.
L'École élémentaire républicaine de Ferry viendra 50 ans après, et correspondra à la volonté de la bourgeoisie de socialiser et d'instruire les enfants en masse, mettant ainsi fin au mutualisme.
Victor Considerant
Il y aura bien des adeptes du fouriérisme aux États-Unis. Entre 1841 et 1844, on y compte une quarantaine de phalanstères.
En France, après 1837, la mort de Fourier, Victor Considerant (1808-1893) est le principal « disciple » de Fourier. Mais on peut citer encore d'autres noms, Clarisse Vigoureux, Claude-Just Muiron, Abel Transon et Gréa.
Considerant essaie de rendre les écrits de Fourier plus clairs et accessibles. Lui aussi condamne la libre concurrence. Comme Fourier, il ne veut pas mettre fin à la propriété mais instaurer l'ordre de l'« Association ». Il la définit ainsi : « L'Association admet une hiérarchie basée sur les inégalités et la diversité des aptitudes et des facultés : chacun y est rétribué proportionnellement à son concours dans l'œuvre générale. ».
Considerant pense que la priorité est d'éduquer le peuple bien plus que de créer des phalanstères. Néanmoins il finit en 1852 par tenter l'expérience d'un phalanstère au Texas, phalanstère qui porte le nom de Réunion. C'est un échec.
Godin
Jean-Baptiste André Godin (né en 1817) rencontre les idées socialistes dans sa jeunesse. Quand il devient artisan, puis patron de manufacture de poêles en fonte émaillée, il conserve ses idées, et est membre de l'École sociétaire, composée de partisans de Fourier. Il transforme son usine en Familistère, autre variété de phalanstère. Finalement, alors qu'il devient leader mondial dans la fonte émaillée, il troque son fouriérisme contre du paternalisme.
Cabet
D'autres socialistes utopistes élaborent des sociétés parfaites. Parmi eux, Etienne Cabet (1788-1856). En 1827, il s'engage dans la politique en adhérant à l'organisation libérale Aide-toi, le ciel t'aidera. Jusqu'en 1834, Cabet ressemble à de nombreux autres monarchistes modérés devenus républicains. Mais il affiche très vite un bonapartisme radical, et appartient à une société secrète à Paris. Cela lui vaut un exil à Londres, où il découvre Owen et devient communiste. Quand il obtient le droit de revenir en France, en 1839, il affiche clairement son communisme, mais il veut d'avantage réformer la société que faire la révolution. Pour cela, il accorde une place centrale à l'action politique comme à l'éducation.
En 1840, Etienne Cabet fait paraître son Voyage en Icarie. Cette société utopique ne doit pas se mettre en place par la lutte violente, mais par la discussion. Une fois au pouvoir, les Icariens mettent en place un système de « l'inégalité décroissante et de l'égalité progressive ». Il n'est donc pas question d'arriver immédiatement à une petite communauté exemplaire. Cet État égalitaire ne se veut pas une société où la misère serait partagée entre tous. L'Icarie est de plus une démocratie, avec droit de vote pour tous (Cabet reste discret sur la question du droit de vote pour les femmes...).
Dans sa société « parfaite », tout le monde possède à la maison le même « mobilier légal » : « C'est la république ou la communauté qui, chaque année, détermine tous les objets qu'il est nécessaire de produire ou de fabriquer pour la nourriture, le vêtement, le logement et l'ameublement du peuple ; c'est elle, et elle seule, qui les fait fabriquer par ses ouvriers, dans ses établissements, toutes les industries et toutes les manufactures étant nationales, tous les ouvriers étant nationaux. » Dans son Voyage en Icarie, Cabet met en valeur le confort et l'hygiène des Icariens.
Cabet s'oppose aux saint-simoniens parce que, selon lui, ils « ramènent tout à la religion, aux idées, aux formes et aux démonstrations religieuses. » « Et ces dernières idées, si contraires à la philosophie du XVIIIe siècle, amènent des schismes intérieurs et arrêtent le progrès de la secte nouvelle. » Néanmoins, Cabet estime qu'en Icarie la religion peut exister, mais sans cérémonie ni clergé. Quant au phalanstère de Fourier, Cabet trouve que c'est « une communauté défectueuse » à cause de son « inégalité de fortune conservée ».
Cabet expose ses idées dans son journal Le Populaire, dont on estime, en 1846, le nombre d'acheteurs à 4 500, et 25 fois plus de lecteurs. C'est le plus populaire des journaux radicaux.
À la fin des années 1840, Cabet évolue de plus en plus vers le christianisme et ce christianisme messianique l'incite à établir une communauté d'Icarie en Amérique du Nord. Cela se passe dans un village de l'Illinois, en 1849. La communauté aboutit à un échec en 1856.
D'autres utopistes
Dans la même période d'avant 1848, on trouve d'autres militants qui jouent un rôle essentiel, même s'il est très ponctuel, dans la popularisation des idées socialistes. Il y a le communiste Laponneraye, éditeur des discours de Robespierre.
Il y a aussi de nombreux saint-simoniens, très en pointe souvent sur la question de la libération des femmes. Les militantes sont Eugénie Niboyet (1796-1883), qui publie le journal Conseiller des femmes. Marie-Madeleine, féministe chrétienne, publie le Journal des femmes, fondé en 1832.
La fin des utopistes
À partir de ce milieu de siècle, et surtout après la révolution de 1848, le mouvement socialiste se détourne des projets utopistes. Une branche du socialisme reprend les idées de Babeuf, et revient à une opposition claire entre les propriétaires riches et la masse des pauvres. Ce renouveau est rendu possible par le retour d'exil de Buonarroti.
L'autre tendance du socialisme est encore plus éloignée des utopistes, des phalanstères et du programme de prise de pouvoir par la révolution. Il s'agit du réformisme autour de Louis Blanc (1811-1882), dont l'acte de naissance est L'Organisation du travail en 1839. C'est une compilation de ses articles. Dès 1840, le livre remporte un grand succès. Son programme, c'est officiellement l'émancipation du prolétariat, non par une révolution de type babouviste, mais par l'intervention de l'Etat. Blanc passe d'ailleurs plus de temps à décrire cette intervention que celle des travailleurs. Il parle pourtant de « révolution sociale ».
La figure la plus marquante et la plus influente de cette époque est sans doute Proudhon, célèbre pour son ouvrage Qu'est-ce que la propriété ? Il s'oppose à Fourier, mais son radicalisme est pourtant plus limité. Pendant 300 pages, il dit pis que pendre de la propriété privée, mais c'est pour aboutir à deux revendications on ne peut plus modérées : la baisse des taux d'intérêt et l'impôt sur les profits.
Fourier : inspiration pour des romanciers du XIXe siècle
Après sa mort, Fourier apparaît toujours comme une référence pour comprendre le mouvement socialiste français. En 1864, Flaubert écrit L'Éducation sentimentale, et pour comprendre et décrire au mieux les événements de février 1848, il lit Fourier, mais aussi Lamennais, Saint Simon et Proudhon.
Fourier reste alors une référence plus littéraire que militante. Par exemple, Balzac s'inspire de ses considérations sur les phalanstères pour élaborer des représentations d'utopies sociales dans deux romans, le Médecin de campagne, et le Curé de village. Mais pour Balzac, il s'agit d'expériences qui ont été rendues possibles précisément grâce à l'élan du capitalisme.
Le Médecin de campagne date de 1833 ; la figure de l'utopiste tient moins du partisan de Fourier que du philanthrope paternaliste. Néanmoins tout va pour le mieux dans ce village de campagne. Tout le monde travaille et est en bonne santé, en harmonie avec la nature. C'est un médecin messianique qui a transformé le village en lieu de plénitude.
Dans Le Curé de campagne, publié en 1839, Balzac présente notamment un ingénieur typiquement saint-simonien, qui aménage des terres en friches pour toute une région.
Deux articles de Charles Rappoport (1920-21)
Avec le début du XXe siècle, le retour à Fourier se fait sur des bases nettement plus contestatrices.
Sa lecture est conseillée en France par le jeune Parti communiste dans les années 1920. Ce Parti a alors pour ambition de poursuivre la révolution mondiale commencée en 1917 par les ouvriers et les paysans russes. Le mouvement ouvrier français est alors très puissant et à l'offensive. Ainsi, la CGT qui vendait 2,6 millions de timbres en 1914 en vend 6 millions en 1918.
Lorsque la scission PS-PC se fait, en 1920, le nouveau Parti se pose la question de donner une formation à ses membres. À la Pentecôte 1921, se tient un congrès pour l'organisation matérielle du Parti. On compare alors la situation du nouveau parti avec ce que disent les catholiques de l'Église. Un éminent catholique vient d'affirmer que ce qui la menace ce n'est pas le socialisme mais l'« ignorance » et la « pauvreté d'esprit » des prêtres. Et bien, c'est le même problème pour le PC et la Troisième Internationale. On met en avant le rôle du journal, celui de l'édition, nommée Bibliothèque communiste, qui vient d'éditer L'État et la révolution de Lénine, et qui s'apprête à éditer Jaurès ou Marx. Il faut aussi créer des Cercles d'études marxistes.
Un des responsables de cette formation est Charles Rappoport. Quelques mots sur sa biographie d'abord. Il est né en 1865 en Russie. Dans les années 1880, il est populiste et anti-marxiste. En 1892, devenu social-démocrate, il rencontre Engels à Londres. En 1897, il s'installe en France. En 1904, il entre au POF de Guesde et devient marxiste. En 1915, il fonde un mouvement zimmerwaldien. C'est donc tout naturellement qu'en 1917 il appartient au Comité pour la Troisième Internationale. Il hésite tout d'abord à soutenir la révolution bolchevique, mais en 1921 il soutient les 21 conditions au Congrès de Tour. Il est aussitôt à la direction du PC de France. Il collabore à l'Humanité et en assure en 1923 l'édition allemande. Au moment de la bolchévisation du parti en 1924 il est marginalisé. Il ne quitte le parti qu'en 1938, et meurt en 1941.
Dans la Revue communiste, revue théorique du Parti, il explique ce qu'il faut retenir des lointains socialistes utopiques. L'idée fondamentale, c'est qu'il ne faut pas faire de confusion sur ce qu'est le socialisme. Il ne faut assimiler le socialisme ni à l'égalitarisme, ni à l'interventionnisme de l'État dans l'économie ni au réformisme. Le socialisme (du latin « socius » : compagnon, camarade) s'oppose avant tout à l'individualisme. Et Fourier a été, avec Owen, Leroux et Saint Simon, l'un des premiers à utiliser ce mot dans cette acception. Rappoport rend hommage à l'anti-individualisme de Fourier.
Bien sûr, Fourier est le concepteur d'une utopie, mot qui signifie que cette société n'existe nulle part. Mais oui, la société communiste à l'époque des premiers socialistes était bien une société utopique. Aujourd'hui le but du communisme est bien plus accessible et rendu possible.
Les utopistes ne divisaient pas les sociétés en classes. Ils s'adressaient à tout le monde. Ce n'est pas qu'ils ignoraient la lutte de classe. Les marxistes n'ont pas inventé la lutte de classe. Un historien comme Guizot a montré, dès 1825, que l'histoire de la monarchie dépendait de l'histoire de la lutte de classe. Balzac, lui, a décomposé la société en « espèces sociales », à savoir : soldats, ouvriers, administrateurs, avocats, oisifs, hommes d'État, commerçants, marins, prêtres et poètes. En fait les socialistes utopiques s'adressaient aux classes dominantes, plus instruites, car ils pensaient qu'elles seules pouvaient changer le monde. Charles Fourier par exemple a attendu des années à la fin de sa vie qu'un mécène socialiste, millionnaire philanthrope, lui donne les moyens de fonder la société idéale. Il avait recensé préalablement 4 000 personnes en France susceptibles de le financer... en vain.
Rappoport montre que ces socialistes utopiques, Fourier, Saint Simon, Owen sont tous venus après la révolution de la fin du XVIIIe siècle et ont rejeté la question politique pour lui préférer celle des causes sociales. Le socialisme moderne, lui, n'a pas peur de se tourner vers le passé pour comprendre l'origine des forces sociales, économiques et politiques. Sur cette base, les marxistes n'ont pas besoin de s'adresser à la bonne volonté des exploiteurs. Ils s'adressent à la classe prolétarienne qui n'a que ses chaînes à perdre et un monde nouveau à gagner.
Rappoport utilise les écrits et la pensée de Fourier pour une autre raison. Il montre que dès cette époque du début du XIXe siècle les socialistes cultivaient leurs différences, leurs dogmes, leurs écoles et n'hésitaient pas à s'« excommunier » mutuellement. Fourier traitait ses précurseurs Owen et Saint Simon de « charlatans » et d'« imposteurs ». Mais Rappoport montre le côté bénéfique de ces luttes au sein du monde socialiste : « Le bruit assourdissant des disputes socialistes attirait la curiosité publique, éveillait l'attention et l'intérêt, attirait des adhérents et provoquait des dévouements. L'Idée elle-même se clarifia et se précisa. » On retrouve le même phénomène après l'écrasement de la Commune, entre proudhoniens, blanquistes, marxistes, syndicalistes, guesdistes, etc. Rappoport montre ainsi que les divergences sont une chose positive, et qu'il ne faut pas prôner « l'unité révolutionnaire » si c'est pour aboutir à « une unité confusioniste ».

Né au pays de Galles, Owen grandit dans les filatures et l’industrie textile : il emploie 500 ouvrier alors qu’il n’a que 20 ans et devient en 1800 le propriétaire de la filature écossaise New Lanark (1000 employés).Il lutte pour améliorer la condition ouvrière (hygiène, conditions de travail, refus d’employer des enfants de moins de 12 ans, magasins pour les ouvriers) et applique ses principes dans son usine qui devient rapidement un modèle, grâce notamment à ses innovations pédagogiques comme les jardins d’enfants ou les cours du soir. Owen veut généraliser ces avancées et intervient auprès du pouvoir qui s’inquiète de cette critique sociale très vive. Il part aux Etats-Unis en 1824 pour réaliser son projet – la mise en place de communautés autonomes de travailleurs groupant de 500 à 2000 personnes, comprenant édifices publics, cuisine, réfectoire, école, église, bibliothèque… – et fonde New Harmony, dans l’Indiana. Les principes fondateurs en sont l’égalité et l’autonomie, l’objectif revendiqué est une existence meilleure et plus digne, mais les querelles se multiplient et la communauté disparaît en 1827.
De retour en Angleterre, il met en place un réseau de coopératives, puis un système de bourses du travail, une union syndicale… mais sans succès. Il présente sa doctrine dans Le Livre du nouveau monde moral (Book of the New Moral World, 1834-1845) et participe à l’émergence du socialisme. Inlassablement, Owen poursuit ses projets, croyant jusqu’à la fin de sa vie à la raison, à l’optimisme et à l’éducation. Il reste l’un des fondateurs du " socialisme utopique ".
De architectura (Vitruve)
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PRÉSENTATION
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De architectura (Vitruve), traité d’architecture de Vitruve, datant probablement de 27-23 av. J.-C.
Ingénieur militaire et architecte, Vitruve a su réunir la somme d’expériences et de connaissances accumulées par les bâtisseurs hellénistiques ; il reconnaît avoir puisé ses sources auprès de théoriciens d’Asie Mineure des iiie et iie siècles av. J.-C., notamment Hermogénès, architecte de Magnésie du Méandre, et Hermodoros, architecte de Salamine de Chypre.
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UNE SOMME TYPOLOGIQUE
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Dédié à l’empereur Auguste, De architectura constitue le seul traité théorique et technique d’architecture qui nous soit parvenu de l’Antiquité classique. Dans cet ouvrage, Vitruve essaie d’ordonner les divers sujets traités en un tout cohérent découpé en dix livres : architecture et implantation des villes (livre I) ; techniques et propriétés des divers matériaux employés (livre II) ; ordres architecturaux et temples (livres III et IV) ; édifices publics, religieux et profanes (livre V) ; villas et autres constructions privées (livre VI) ; revêtements stuqués ou peints, auxquels s’ajoute une étude sur la préparation et sur l’utilisation des couleurs (livre VII) ; ici se termine le traité sur l’architecture, car les livres VIII, IX et X évoquent surtout le génie civil et militaire.
La nature didactique de l’ouvrage tient à l’ambition qu’il a de couvrir la totalité du champ de l’activité architecturale, entendue au sens le plus large dans la tradition grecque des praticiens polyvalents. La seconde exigence, corollaire de la première, est d’abolir le divorce entre théorie et pragmatisme, proposant un ouvrage de revendications culturelles tout autant qu’un vade-mecum à partir duquel l’homme de métier élabore ses recettes d’atelier. Enfin, il s’agit de présenter un discours normatif aussi précis que possible et fixant une typologie fondée sur des exemples prestigieux.
Or, pour Vitruve, le sommet de l’architecture se résume aux écoles orientales de Priène et d’Halicarnasse et à leur héritier naturel, le classicisme de l’époque ionienne. Peut-être est-ce par amertume — si l’on s’en tient au ton désabusé de certains passages — qu’il reste en retrait de la création de son temps, n’ayant pas lui-même de commandes d’envergure. Il se refuse ainsi à citer les belles réalisations qu’il a sous les yeux, condamnant toute velléité d’innovation… partialité d’une démarche qui sacrifie la rigueur esthétique sur l’autel de la nostalgie.
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PÉRENNITÉ DU TRAITÉ
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Au-delà des limites de son entreprise, les apports de Vitruve sont indiscutables : il a su traiter de l’architecture depuis ses principes, proposer une théorie des proportions fondée sur les rapports musicaux, dégager l’art des seuls problèmes pratiques ; il a créé en latin un vocabulaire spécifique à l’architecture et, grâce à lui, il est aujourd’hui possible de décrire les chapiteaux, les colonnes ou les entablements. Il a restitué à la postérité les composantes de la réflexion de l’architecte à la fin de la période hellénistique : symétrie, modulation, rapports entre forme et fonction, ornementation, etc.
De Architectura a survécu grâce aux recopiages successifs, cependant le sens du texte original, de par sa technicité, s’est obscurci et l’exposé d’ensemble se révèle assez inégal et non dépourvu de lacunes. À la fin du Moyen Âge, l’ouvrage est tombé dans l’oubli et n’a été exhumé qu’en 1414 à Saint-Gall par l’humaniste Poggio Bracciolini. Sa première publication à Rome en
Poursuivant leur quête passionnée d’une caution archéologique, les architectes du xvie siècle ont salué dans De Architectura la base théorique de leur nouveau langage décoratif et architectonique, Alberti, Serlio et Palladio contribuant à en propager l’influence théorique. Ils n’ont eu de cesse de faire l’exégèse du traité de Vitruve, pour mieux le surpasser.
Britannique, art
I PRÉSENTATION
Britannique, art, production artistique et architecturale du Royaume-Uni, de l’installation des peuplades anglo-saxonnes d’origine germanique (VIe siècle) jusqu’à nos jours.
II L’ART ANGLO-SAXON
Il est d’usage de dater le début de la production artistique anglo-saxonne en 597, année où saint Augustin de Canterbury se rend en Angleterre à des fins prosélytes. La connaissance de cet art — qui succède dans de nombreuses régions à l’art celtique — est cependant fragmentaire car peu d’édifices ont conservé leur aspect originel et il ne reste rien des fresques ni des tissus qui décoraient les églises. Durant les invasions vikings, les objets de valeur disparaissent lors des pillages, seuls ceux qui sont cachés dans des lieux secrets y échappent. La plupart du temps, il s’agit d’œuvres anonymes et, en l’absence de signatures ou de documents, leur datation reste incertaine ou est établie selon des critères stylistiques qui peuvent la faire varier de plusieurs siècles.
L’art anglo-saxon se développe sur deux périodes fondamentales séparées par un intervalle de temps correspondant à la domination scandinave.
Britannique, art
I PRÉSENTATION
Britannique, art, production artistique et architecturale du Royaume-Uni, de l’installation des peuplades anglo-saxonnes d’origine germanique (VIe siècle) jusqu’à nos jours.
II L’ART ANGLO-SAXON
Il est d’usage de dater le début de la production artistique anglo-saxonne en 597, année où saint Augustin de Canterbury se rend en Angleterre à des fins prosélytes. La connaissance de cet art — qui succède dans de nombreuses régions à l’art celtique — est cependant fragmentaire car peu d’édifices ont conservé leur aspect originel et il ne reste rien des fresques ni des tissus qui décoraient les églises. Durant les invasions vikings, les objets de valeur disparaissent lors des pillages, seuls ceux qui sont cachés dans des lieux secrets y échappent. La plupart du temps, il s’agit d’œuvres anonymes et, en l’absence de signatures ou de documents, leur datation reste incertaine ou est établie selon des critères stylistiques qui peuvent la faire varier de plusieurs siècles.
L’art anglo-saxon se développe sur deux périodes fondamentales séparées par un intervalle de temps correspondant à la domination scandinave.
Architecture et sculpture
En architecture, le bois est le premier matériau de construction utilisé dans les grandes salles où se réunit la cour royale. Au début du viie siècle, le roi Edwin fait construire un palais à Yeavering en Northumbrie dont la pièce principale, qui mesure plus de vingt mètres, abrite une sorte de théâtre. Des nombreuses églises de bois, il ne reste qu’un fragment de la nef et des murs de chêne de l’église St Andrew à Greensted-Juxta-Ongar (dernier quart du ixe siècle, Essex).
Les églises en pierre, au nombre de 400 environ, sont alors présentes sur tout le territoire, en particulier dans l’East Anglia, le Kent et le Sussex. Petites, elles sont dotées d’un plan simple, composé d’une nef unique jouxtée de pièces latérales. L’église St John à Escomb (viie siècle, Northumbrie) en est un bel exemple. Restée quasiment intacte, elle a été construite avec des blocs de pierre provenant d’édifices romains et affiche une certaine sobriété. Plus tard, autour de l’an 1000, la structure s’enrichit de nefs latérales et de clochers ; ses murs sont décorés de fresques. Les vitraux font leur apparition. Le plus ancien d’Europe (entre 680 et 860), décoré de motifs géométriques aux couleurs éclatantes, est celui du monastère de St Paul à Jarrow, dans le comté de Durham, où vit Bède le Vénérable, l’érudit le plus influent de l’Angleterre anglo-saxonne.
Les imposantes croix de pierre, produites en grand nombre et dressées à l’extérieur des édifices, ont plusieurs fonctions : elles sont objets de culte et indiquent les lieux de sépulture d’éminents personnages ainsi que les stations des processions funèbres célébrant les saints. La plus connue, celle de Ruthwell, située dans le comté de Dumfries, date du viiie siècle. Haute de 5,50 m, elle est gravée de scènes de l’Évangile, de sarments de vigne et de runes (caractères de l’ancien alphabet des langues germaniques du nord de l’Europe). Outre la pierre, l’ivoire des défenses de morse est très utilisé. On y taille des sceaux, des fourreaux d’épée, des boucles, des croix, des couvertures de livres ou des ciboires.
III LA CONQUÊTE NORMANDE ET L’ART ROMAN
L’invasion normande de 1066 constitue une charnière du point de vue culturel et politique, sans toutefois provoquer un changement brutal dans la production de l’art local. Le style anglo-saxon contenait déjà quelques influences normandes, dues aux rapports qu’entretenaient auparavant les deux peuples. Les traces les plus visibles de la conquête normande se reflètent dans l’architecture. Les Normands construisent d’imposants châteaux et d’immenses cathédrales dont la majesté est étrangère aux traditions locales.
1. L’architecture normande
a. Les châteaux fortifiés
L’architecture normande s’exprime dans deux types de construction : le château et l’église. À l’origine, les châteaux sont des structures temporaires liées à la nécessité de se protéger par des fortifications. Ce type de bâti est bientôt remplacé par des édifices en pierre dont l’élément principal est l’imposant donjon central, généralement construit selon un plan carré et conçu pour résister aux sièges. Les exemples les plus élaborés et les plus significatifs de cette architecture sont les châteaux de Newcastle upon Tyne et de Douvres, respectivement bâtis en 1170 et 1180. Mais le plus célèbre est sans nul doute la tour Blanche qui est érigée sur l’ordre de Guillaume le Conquérant (voir Tour de Londres).
b. Les églises romanes
La grandeur qui caractérise les églises construites à l’époque normande, dans un style qui constitue une variante locale du roman, reflète le même sentiment de puissance. Très tôt, les églises anglaises commencent à se différencier de celle du continent. La cathédrale de Durham (commencée en 1093), qui compte parmi les édifices religieux les plus importants du monde, est l’œuvre architecturale la plus éminente de la période romane. Il se dégage de cette imposante masse linéaire, que soulignent des décorations géométriques, une impression de majesté tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Bâtie selon un plan traditionnel, elle est en revanche révolutionnaire par sa voûte sur croisée d’ogives et est probablement la première de ce type en Europe.
III L’ART GOTHIQUE SOUS LES PLANTAGENÊT
1. L’architecture gothique
Avant de développer ses caractéristiques propres, l’architecture gothique anglaise, située dans le prolongement de sa voisine française, connaît d’abord une période de transition. Commencée par le maître maçon français Guillaume de Sens (avant que Guillaume l’Anglais ne reprenne le travail après la mort du premier), la deuxième cathédrale de Canterbury en est la parfaite illustration (1175-1184). Le style local se manifeste en revanche pleinement dans les cathédrales de Wells et de Lincoln (respectivement v. 1185-1260 et 1192-1233), se différenciant du style français par des édifices plus bas et plus longs, dotés d’absides carrées et non polygonales, ainsi que d’un transept imposant.
a. Du gothique primitif au perpendicular style
Le gothique anglais se divise en trois phases : le gothique primitif (à partir de la fin du xiie siècle), le gothique décoré ou decorated style (à partir de la fin du xiiie siècle) et le gothique perpendiculaire dit perpendicular style (xive-xvie siècle). La cathédrale de Salisbury (commencée en 1220) est représentative de la première phase, tandis que la chapelle de la Vierge de la cathédrale d’Ely, richement ornementée, est un bel exemple du decorated style. Le gothique perpendiculaire, que l’on retrouve dans le chœur de la cathédrale de Gloucester, est né en réaction aux décorations excessives du style précédent. Apparaît alors la voûte en éventail, une variante de la voûte sur croisée d’ogives, dans laquelle le croisement des nervures forme un motif à entrelacs. Certaines églises ont un toit en bois qui représente parfois les ailes déployées d’un ange, comme c’est le cas à l’église paroissiale de March (v. 1500, Cambridgeshire). Mais l’édifice illustrant le mieux le perpendicular style est la chapelle du King’s College à Cambridge (1446-1515).
b. L’art de la fortification
Les châteaux, dont l’édification connaît un essor à l’époque gothique, sont surtout localisés en Northumbrie où la menace d’une attaque venant d’Écosse est permanente. Les plus imposants sont bâtis sur ordre d’Édouard Ier à Beaumaris, Conwy, Caernarfon et Harlech, lors des guerres qu’il livre au pays de Galles. Ils ne sont plus protégés seulement par le donjon, mais aussi par les murailles qui sont désormais plus hautes et plus épaisses. Toutes les parties de l’édifice concourent néanmoins à en faire une unité défensive, comme en témoigne le château de Caerphilly (près de Cardiff) commencé en 1268.
Vers la fin du Moyen Âge, les fortifications s’imposent aussi dans l’architecture civile, même si les constructions ne sont pas destinées à résister aux sièges. La diffusion de plus en plus importante de la brique, provenant d’Allemagne et introduite dans l’ouest de l’Angleterre au xive siècle, en encourage la multiplication. Cette période voit également l’avènement de fenêtres plus larges.
V
1. Henri VIII et l’apparition du style Tudor
a. De l’art pré schismatique à l’art anglican
Au cours du xve siècle, l’Angleterre se dégage progressivement de la tutelle artistique française qui lui a imposé les formes gothiques. Pour exemple, dans les arts décoratifs, elle élabore un mobilier où dominent les lignes perpendiculaires. Au début du règne d’Henri VII (1485-1509) apparaît le style Romaygne, caractérisé par des têtes sculptées couronnées d’une guirlande classique. Installé en Angleterre à la cour d’Henri VIII de 1511 à 1520, le sculpteur florentin Pietro Torrigiano réalise la première œuvre de facture Renaissance en Angleterre lorsqu’il répond à la commande du roi pour les tombeaux d’Henri VII et d’Élisabeth d’York (1512-1518, abbaye de Westminster). Composés d’un cercueil de marbre noir fermé par un couvercle de marbre blanc, ils sont dotés d’ornementations en bronze doré. Les pilastres et la base sont richement décorés dans le style italien, les armes sont maintenues droites par des chérubins de facture florentine, les côtés sont ornés de médaillons de bronze contenant des portraits de saints ainsi que de guirlandes de feuillages et de roses, symbole des Tudor (voir style Tudor).
Bien que le style de la Renaissance italienne soit introduit en Angleterre au xvie siècle par Torrigiano, une forte influence des Pays-Bas apparaît ensuite. En effet, après le schisme anglican de 1534, l’art britannique prend ses distances vis-à-vis des canons italiens pour subir plutôt les influences nordiques, notamment des Flandres protestantes. Celles-ci se concentrent plus dans l’ornementation que dans la conception ou la construction des édifices. Publié en 1563, le premier traité d’architecture (The First and Chief Groundes of Architecture de John Shute) atteste d’une solide connaissance des ordres architecturaux. En 1611 néanmoins est traduit le traité de Sebastiano Serlio, une œuvre à l’origine de la propagation de l’architecture de la Renaissance italienne dans toute l’Europe.
b. Une architecture de campagne
Le schisme anglican déclaré par le roi Henri VIII (1509-1543) compromet donc le développement des édifices ecclésiastiques, même si l’on achève la construction des édifices gothiques tels que Hampton Court, Christ Church College et Trinity College.
Durant le règne d’Henri VIII, la demeure de campagne, dont la construction est encouragée par le roi et la cour, devient le type architectural dominant. L’exemple le plus représentatif du style Tudor, Compton Wynyates dans le Warwickshire, est construit vers 1520. Une sensation de prospérité et de tranquillité se dégage de cette résidence de briques aux formes asymétriques et aux fenêtres de formats divers, distribuées de manière irrégulière.
En 1538, la construction du palais Nonsuch par Henri VIII marque une première apparition des formes de la Renaissance en Angleterre. Toutefois, la Réforme minimise cette ouverture vers l’Italie, dont l’influence n’a été perceptible que dans un cercle aristocratique restreint. Cette réserve explique sans doute la ligne, plus sobre qu’en France, des motifs décoratifs de cette période. Le mobilier est caractérisé par des reliefs sculptés moins raffinés, des parties tournées peu ornées et des motifs à feuilles plus plats et plus stylisés. Le chêne continue à être le bois utilisé dans la fabrication des meubles de l’Angleterre du xvie siècle.
2. Le style élisabéthain
L’architecture élisabéthaine
Durant le règne d’Élisabeth Ire (1558-1603), l’architecture met en avant l’utilisation d’une symétrie rigoureuse (voir style élisabéthain). Utilisant la pierre à la place de la brique, l’architecte Robert Smythson conçoit les demeures les plus remarquables de la Renaissance anglaise, tels Longleat House (achevée v. 1580, Wiltshire), Wollaton Hall (1580-1588, Nottinghamshire) et Hardwick Hall (1590-1597, Derbyshire). Il recourt systématiquement aux ordres architecturaux et au plan symétrique, mariant librement et harmonieusement le style local et les influences étrangères. Œuvre de Cuthbert Burbage de pur style élisabéthain, le Globe Theatre de Londres (1599) est une construction circulaire comportant des balcons disposés autour d’une scène centrale.
3. Le style jacobéen
Sous les règnes de Jacques Ier (1603-1625) et de Charles Ier (1625-1649) s’impose la dernière variation du style Tudor de la Renaissance anglaise. Le style jacobéen se caractérise par l’abandon de la pierre élisabéthaine au profit d’un bâti de briques et de pignons, privilégiant de vastes ouvertures subdivisées par des meneaux. Construit entre 1607 et 1611 pour Robert Cecil, comte de Salisbury, Hatfield House (Hatfield, Hertfordshire) est une belle illustration de ce style de Renaissance tardive.
VI LE BAROQUE DES STUART
1. L’architecture baroque
a. Style Restauration anglaise et style William and Mary
À partir de 1660 — lorsque débute la restauration monarchique avec l’avènement de Charles II — se développe le style baroque anglais, qui perdure jusqu’au début du xviiie siècle. Correspondant à un faste dans la décoration, il débute par le style « Restauration anglaise » (Charles II, entre 1660 et 1685, et Jacques II, entre 1685 et 1688) auquel succède le style William and Mary (sous le règne de Guillaume III et de Marie II, entre 1689 et 1702).
Pendant un demi-siècle, un artiste domine toute l’architecture en Angleterre : Christopher Wren. À la suite de l’incendie de Londres en 1666, il dessine les plans pour la reconstruction d’un grand nombre d’édifices, parmi les plus significatifs, auxquels s’ajoute une cinquantaine d’églises. Outre la cathédrale Saint-Paul (1668-1710), œuvre de la Renaissance tardive et annonciatrice du baroque, mais également centre névralgique de la renaissance de la ville, citons la Tom Tower de la Christ Church d’Oxford et la bibliothèque du Trinity College de Cambridge.
Deux autres éminents représentants du baroque anglais, John Vanbrugh et Nicholas Hawksmoor, collaborent à la construction du Castel Howard à Coneysthorpe (commencé en 1699, Yorkshire), édifice marquant l’épanouissement du baroque anglais, et du Blenheim Palace à Woodstock (1705-1724, Oxfordshire), la plus originale et grandiose des demeures de campagne. Nicholas Hawksmoor réalise seul deux ouvrages de pur style baroque : la Christ Church (1715-1729) et l’église St Mary Woolnoth de Londres (1716-1724).
b. Le style palladien britannique
Après deux voyages en Italie, l’architecte Inigo Jones adopte un style purement classique qui prend pour modèle l’œuvre d’Andrea Palladio. La salle des Banquets (Banqueting House, 1619-1622, Londres) de Whitehall Palace, dont le plafond est décoré de l’Allégorie de la Paix et de la Guerre (1629) de Rubens, relève de cette influence renaissante de Palladio. Également de style palladien, la Queen House (1616-1635, Greenwich) est l’une des principales réalisations d’Inigo Jones, qui exerce à son tour une profonde influence sur les architectes anglais.
Le style palladien donne en effet lieu à un important courant architectural qui s’impose, en particulier, dans l’architecture civile entre 1715 et 1760. Se basant sur une régularité et une sobriété des formes, une précision du détail et un classicisme rigoureux, il contraste nettement avec le baroque anglais très largement influencé par l’art flamand. Il est amplement adopté par l’aristocratie whig proche de la nouvelle dynastie des Hanovre, qui considère que le baroque est trop étroitement lié à l’Église catholique. L’un des représentants du style palladien est Richard Boyle, lord Burlington, qui réalise notamment la Chiswick House (1729, Chiswick).
c. Style Queen Anne
Alors que le style Restauration anglaise et le style William and Mary correspondent à un faste dans la décoration, le style Queen Anne (de la reine Anne Stuart, 1702-1714) qui leur succède se caractérise par une structure simple et linéaire ainsi que par de chaudes briques rouges. Il annonce le style georgien.
d. Les « jardins à l’anglaise »
Au cours du xviiie siècle, le paysage prend une place de plus en plus importante dans l’architecture britannique qui voit émerger les « jardins à l’anglaise » : pièces d’eaux d’apparence naturelle, cheminements courbes et imbriqués (en opposition à la symétrie française), introduction de fausses ruines, etc. Vers la fin des années 1720, l’architecte William Kent imprime un contour irrégulier au lac artificiel de Chiswick pour lui donner une apparence plus naturelle ; il est plus tard imité par Capability Brown, qui détourne à plusieurs reprises les cours d'eau et laisse l’eau envahir naturellement le jardin. C’est dans cet esprit qu’il travaille aux jardins de Blenheim Palace.
VII L’ART DES HANOVRE OU UN XVIIIE SIÈCLE GEORGIEN
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